Notes de conférence : Le Pardon par Fr. Ph.Jeannin

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« Le Pardon » - Conférence à Béthanie, samedi 5 septembre 2015.

Avertissement : Le pardon : vaste sujet, mille fois abordé, sous divers aspects… Ce matin, pas une compilation exhaustive, mais trois axes pour nourrir notre réflexion sur cette difficile et épineuse question et essayer d’avancer nous aussi sur ce chemin. Quand on dit « Pardon », on pense en résonance, selon qu’on est dans le domaine social ou religieux, à faute, péché, offense… mais aussi coupable, vengeance et aussi offenseur/offensé, réconciliation (humaine ou sacramentelle), réparation, justice… Il sera ici question du pardon en général mais dans sa dimension évangélique, chrétienne, en puisant aussi bien chez Jankélévitch (Le Pardon, Aubier, 1967 et Pardonner ? L’imprescriptible, Seuil, 1986), que chez Hubaut, Marliangeas, Monbourquette… et en vous recommandant le petit livre de Marcovits : Pardonner, jusqu’où ?, Cerf, 2013 et « Peut-on tout pardonner ? » de Jacques Ricot.   Un exemple : la femme adultère : « On amène à Jésus une femme prise en flagrant délit d’adultère » : tout y est… infraction à la loi ; relation extra conjugale ; question de morale sexuelle… le tout passible de lapidation (mort). On ne plaisante pas avec ces choses-là. La Loi, c’est la Loi… Toutes les raisons de juger et de ne pas pardonner… et pourtant, Jésus va au-delà de la Loi (l’accomplir, pas l’abolir - Mt 5, 17-20)… et libère la femme du piège de mort dans lequel on voulait la faire tomber (vie). Il la libère comme il aura libéré le paralytique, le possédé, le lépreux… Comme il nous libère et comme il veut que nous soyons libres et que nous libérions grâce au pardon. Regardons donc Jésus, puisqu’il est, comme le rappelle le pape François, le visage de la miséricorde : misericoriæ vultus… et qu’il nous recommande : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez et vous serez pardonnés. Donnez et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. » Lc 6, 37-38

1. Pourquoi pardonner ? « L’homme ne peut pas vivre toute sa vie avec le ressentiment au cœur. La haine enchaîne la mémoire, paralyse l’homme et détruit toute paix intérieure et sociale. Celui qui ne pardonne pas (aussi grave que soit l’offense subie) ne trouvera jamais la paix. C’est pourquoi, à l’aube de Pâques, ce don du pardon est un élément fondamental du salut, de la restauration de l’homme sauvé, libéré, de la renaissance de l’homme nouveau. » (Michel Hubaut, Pardonner, oui ou non ? DDB 1992) et pourtant des situations où le pardon semble impossible : « Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ? C’est la détresse et la déréliction du coupable qui seules donneraient un sens et une raison d’être au pardon… Le pardon n’est pas fait pour les porcs. Le pardon est mort dans les camps de la mort ».
- « Pourquoi pardonner à ceux qui regrettent si peu et si rarement leurs forfaits ? »
- « Libre à chacun de pardonner les offenses qu’il a personnellement reçues s’il le juge bon. Mais celle des autres, de quel droit les pardonnerait-il ? » (W Jankélévitch, Pardonner ? L’imprescriptible, Seuil, 1986). (Rejet du pardon de l’Église vaudoise au pape François, La Croix du 25/8 : Le Synode de l’Église évangélique vaudoise a précisé dans une lettre ne pouvoir se substituer à ceux qui ont été persécutés par l’Église catholique.)
-  Besoin impérieux et urgent, pour chacun, individuellement, dans toute relation, au plan national, international…
-  Aller plus loin (au sens où Jésus accomplit la loi) : sortir de la loi du Talion (WJ p 183 + cercle vicieux, même si progrès) et de l’escalade de la violence (RCA lynchages) ; de la logique (déresponsabilisante) de Yom Kippour ;
-  « Sans pardon, la vie est une prison », une paralysie : (paralytique Mc 2, 1-12)… Dieu seul pardonne les péchés…)
-  Le pardon rend la vie : enfants punis, pardonné pour réintégrer le clan familial.
-  Parce que nous avons été pardonnés : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » (Mt 10, 8) « Après le pardon, tout est oublié, mais n’oublie jamais que tu as été pardonné. » (J Pibarot, tradition juive).
-  Pardon : don du Christ ressuscité (Reniement/acte d’amour x3) ; mission des disciples : « Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » (Jn 20, 23) => « Ce que vous aurez lié sur terre sera lié dans les cieux ; ce que vous aurez délié sur terre sera délié dans les cieux. » (Mt 16,19)
-  « Tout sera pardonné, sauf le péché contre l’Esprit ne sera pas pardonné. » (Mc 3, 28-29) Tout en sachant que « Le pardon est plus coûteux que le don. Du fait de l’obstacle à franchir, il comporte plus d’amour. » (W Jankélévitch) « La miséricorde sera toujours plus grande que le péché, et nul ne peut imposer une limite à l’amour de Dieu qui pardonne. » (MV, n° 3)

2. Pièges et difficultés du pardon

-  D’abord, peut-on tout pardonner ? décortiquer la phrase : peut-on ? pouvoir ? On ? Tout ? pardonner ? = Avons-nous le droit de tout pardonner ?
-  la question de l’impardonnable… pour qui ? => pour l’homme, impossible ; mais pas pour Dieu…
-  Une réelle difficulté à pardonner : on préfère esquiver, biaiser… voire substituer par la clémence (« la clémence minimise l’injure et rend inutile le pardon. Il n’y a pas de pardon parce qu’il n’y a pour ainsi dire pas d’offense et pas d’offensé »), la miséricorde, la magnanimité, la réconciliation, l’oubli, le silence, l’usure du temps, l’excuse (pardonner n’est pas s’excuser), la démission, le « faire la paix »… « le temps qui émousse toute chose, le temps qui travaille à l’usure du chagrin comme il travaille à l’érosion des montagnes, le temps qui favorise le pardon et l’oubli, le temps qui console, le temps, liquidation et cicatriseur, n’atténue en rien la colossale hécatombe : au contraire il ne cesse d’en aviver l’horreur. (W Jankélévitch, Pardonner ? Seuil, 1986),
-  Difficulté à objectiver l’offense pour l’offensé, l’offenseur… amour-propre et broutille…
-  Obstacles : l’amour-propre, l’orgueil, la culpabilité… « Seule la terrible force de l’humilité » (Dostoïewski) permet cette démarche et ce travail.
-  Rapport Offenseur/Offensé : pour l’offenseur : prise de conscience, repentir, aveu, demande explicite de pardon… pour l’offensé : quelle réaction ? se durcir ? se fermer ? faire le 1er pas ?
-  Pardon relatif et pardon absolu, réticent ou intéressé, « qu’il liquide incomplètement le passé ou qu’il louche vers l’avenir, qu’il dissimule une secrète rancune… Quelques grains d’une rancune mal digérée ou quelques calculs un peu trop diplomatiques suffisent à compliquer, à épaissir, à troubler la sincérité diaphane du vrai pardon. »
-  Pardon et réparation : tout n’est pas réparable, mais tout doit être pardonnable…
-  Un acte vrai, gratuit, désintéressé, à poser, en vérité, les yeux dans les yeux… par rapport à l’esquive : un événement daté, un don gracieux, un nouveau rapport entre les personnes. « le vrai pardon est un événement daté, un don gracieux de l’offensé à l’offenseur ; un rapport personnel avec quelqu’un… »
-  Gratuité du pardon : rien en échange « il est bien possible qu’un pardon pur de toute arrière–pensée n’ait jamais été accordé ici bas, qu’une dose infinitésimale de rancune subsiste en fait dans la rémission de toute offense : tel cet impondérable calcul, tel ce motif microscopique d’intérêt propre qui subsistent en cachette dans les souterrains du désintéressement. » (WJ) + « Si tout ne peut pas être pardonné, c’est que le pardon ne serait plus cette décision inconditionnelle, gratuite et désintéressée qu’il paraît être. Un pardon sous condition est-il encore un don ? » (Jacques Ricot)
-  Pardon et oubli : idem par rapport à ce que Jacques Lecomte écrivait de la résilience dans La Croix du 31/03-1/04 2002 : Pardonner pour renaître, sans oublier : La résilience désigne le fait de rebondir après avoir vécu une situation particulièrement douloureuse. Être « résilient » ne signifie pas repartir de zéro, comme si rien ne s’était passé. Mais plutôt apprendre de l’expérience et en tirer une leçon de vie. Certes, il existe une forme de mémoire pathogène, qui consiste à ressasser en permanence le souvenir des souffrances passées. Elle conduit généralement à la dépression, ou au désir de vengeance. Le déni n’est pas une solution meilleure, car il ne fait que cacher les problèmes, sans les résoudre véritablement. Mais la mémoire de la souffrance a aussi sa face positive. Ainsi, des recherches ont montré que les personnes qui ne reproduisent pas auprès de leurs enfants la maltraitance qu’elles ont subie se souviennent généralement très bien de leur enfance malheureuse. Par contre, celles qui la reproduisent ont tendance à la banaliser, à minimiser la maltraitance passée. Par ailleurs, celles qui pardonnent à leurs parents ont moins tendance à reproduire. Le pardon n’est donc pas synonyme d’oubli. On peut même renverser la proposition : la mémoire est une condition essentielle du pardon et de la non-reproduction de la violence. + Paul Ricœur : « La dette, c’est le fardeau que le passé fait peser sur le futur. C’est le fardeau que le pardon voudrait alléger. Et c’est sur le futur qu’il pèse. La dette oblige. S’il est un devoir de mémoire, c’est en vertu de la dette qui, en reversant la mémoire vers le futur, met proprement la mémoire au futur : tu te souviendras ! Tu n’oublieras pas. » (in : La marque du passé).
-  le Pardon ≠ Justice : n’a rien à voir : la justice peut passer sans que l’on puisse pardon-ner : le pardon peut être offert avant que la justice ne passe.
-  Face à l’impossibilité à pardonner : laisser mûrir un pardon…
-  Pardonner tant qu’il en est encore temps : « le pardon retrouve une raison d’être quand le débiteur moral est encore un débiteur : dépêchez-vous de pardonner avant que le débiteur soit quitte ! Pardonnez en hâte pour avoir encore un châtiment à écourter, et plus généralement pour disposer encore d’une peine dont vous puissiez faire grâce au coupable. Si vous attendez trop, le pardon ne sera plus qu’une mauvaise plaisanterie. Pardonner, c’est dispenser le coupable de sa peine ou d’une partie de sa peine, ou le libérer avant l’accomplissement de sa peine ; et ceci pour rien et en échange de rien ; gratuitement ; par dessus le marché ! Mais il faut pour cela qu’il y ait encore une peine où un morceau de peine à remettre… La matière du pardon est donc la faute inexpiée ou la tranche inexpiée de la faute autrement dit c’est la faute inexpiée ou partiellement irrédimée qui est l’objet de la remise gracieuse. » (WJ)
-  Apprendre à pardonner ;
-  Pardonner même aux morts, aux parents…

3. « Pardonne-nous… comme nous pardonnons… » Femme adultère : Jésus resta seul avec la femme toujours là au milieu. Il se redressa et lui demanda : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle répondit : « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. »

« Si Dieu a pris l’initiative de la réconciliation, il n’a pas voulu que cette aventure spirituelle se fasse sans notre collaboration. La réconciliation est à la fois un don de Dieu et un engagement de l’homme. » (M Hubaut). « Le pardon est le moyen déposé dans nos mains fragiles pour atteindre la paix du cœur. » MV 9

-  Pardonne-nous… accueillir le pardon de Dieu (s’en juger digne ou indigne) comme nous pardonnons… Pardonner semble parfois plus aisé que d’accepter de recevoir le pardon de l’autre…
-  Pardonner est-ce obligatoirement se réconcilier ?
-  C’est Dieu qui pardonne : « Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »
-  Où puiser la grâce et la force du pardon ?
-  « Il vous a pardonné, faites de même »…
-  « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux. »
-  « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons… » une demande au sein du Notre-Père, école de prière, pour ajuster notre relation à Dieu : apprendre à pardonner comme on apprend à prier…
-  Pardonner jusqu’à 70 fois 7 fois…
-  Pardonner l’impardonnable
-  Fruits du pardon : paix, oubli, libération, joie, unité, communion retrouvée

Conclusion : Dans le message du pape François pour le Carême 2014 : L’Évangile est l’antidote véritable contre la misère spirituelle : le chrétien est appelé à porter en tout lieu cette annonce libératrice selon laquelle le pardon pour le mal commis existe, selon laquelle Dieu est plus grand que notre péché et qu’il nous aime gratuitement, toujours, et selon laquelle nous sommes faits pour la communion et pour la vie éternelle. Le Seigneur nous invite à être des hérauts joyeux de ce message de miséricorde et d’espérance ! Il est beau d’expérimenter la joie de répandre cette bonne nouvelle, de partager ce trésor qui nous a été confié pour consoler les cœurs brisés et donner l’espérance à tant de frères et de sœurs qui sont entourés de ténèbres. Il s’agit de suivre et d’imiter Jésus qui est allé vers les pauvres et les pécheurs comme le berger est allé à la recherche de la brebis perdue, et il y est allé avec tout son amour. Unis à Lui, nous pouvons ouvrir courageusement de nouveaux chemins d’évangélisation et de promotion humaine… Que l’Esprit Saint, grâce auquel nous « [sommes] pauvres, et nous faisons tant de riches ; démunis de tout, et nous possédons tout » (2 Co 6, 10), nous soutienne dans nos bonnes intentions et renforce en nous l’attention et la responsabilité vis-à-vis de la misère humaine, pour que nous devenions miséricordieux et artisans de miséricorde. + dans MV, n° 15, p. 36

Le pardon est la plus grande preuve d’amour et de confiance que nous puissions apporter à quelqu’un qui nous a fait du mal. Aimer, c’est aller jusqu’à pardonner. Rien n’est plus difficile que le pardon, car le pardon n’est pas oubli, il est reconnaissance de la réalité vécue et renouvellement de l’autre par la confiance exprimée. Par la réconciliation, le mal commis ne peut plus être rappelé à la moindre incartade, mais il est vécu comme le transfert dans le passé d’un événement qui n’aura plus d’incidence sur la relation actuelle et future avec l’autre. Le pardon donné est comme une résurrection vécue par l’autre et qui permet un avenir commun réel. Pardonner, ce n’est pas dire : « Je te pardonne, on fait comme si rien ne s’était passé » ; ce n’est pas non plus dire : « Je te pardonne mais la prochaine fois je sanctionne. » Vivre la réconciliation, c’est vivre une double démarche. Celui qui me blesse reconnaît que son acte brise notre relation, et moi-même je reconnais qu’il y a eu en moi une blessure, qui entraine une rupture de confiance. Se réconcilier avec l’autre, c’est lui manifester que ce qui nous lie est plus fort que le mal commis et que, par amour, il est pardonné. Le pardon est un acte de foi, d’espérance et de confiance extraordinaire en l’autre. C’est ce que Dieu vit avec nous chaque fois que nous allons recevoir le sacrement de l’Amour, le sacrement de la miséricorde infinie de Dieu pour chaque être humain. (B-D Marliangeas ? Péché, culpabilité, pardon)(auteur à vérifier)

« Le pardon est une force qui ressuscite en vie nouvelle et donne le courage pour regarder l’avenir avec espérance. » (MV 10)